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« Quand le vizir devient plus important que le sultan »

Le quotidien bulgare Sega rend compte, le 14 mars, d’une conférence à trois voix, en anglais et en bulgare, organisée le 8 février dernier au centre culturel Maison Rouge à Sofia sur l’idéologie managériale. Cette conférence était incluse dans le programme du séminaire international organisé en Bulgarie pour les groupes d’étudiants de master 2 MCO et MOCA, en partenariat avec l’Université de Chimie et de Métallurgie de Sofia.

le 8 février 2018

le 8 février 2018
Sofia - Bulgarie
Le journaliste Ludmil Iliev relate les débats dans son article dont voici quelques extraits :

Pour Gilles Rouet, « dans l’économie moderne, l’homme est une ressource gérée de la même manière que les matériaux, la technologie et le capital. Avec l’effondrement de la confiance dans les politiciens, la confiance dans le bon gestionnaire se développe. Ce technocrate manipule des méthodes, des faits et des chiffres basés sur souvent sur une approche scientiste, ses décisions sont jugées par une batterie d’indicateurs et d’objectifs. Ainsi, la gestion semble être une incarnation du pragmatisme et de l’objectivité. Au cours des dernières décennies, elle est devenue une science qui définit les façons dont les organisations peuvent travailler.
La gestion n’est pas neutre et cela se révèle dans la façon dont est prescrite à chacun une perception précise du monde et de lui-même. Les organisations sont, entre autres, des communautés humaines régies par certaines idées sur l’économie et la politique, le développement et le progrès et c’est la gestion des organisations selon ces idées et les valeurs qui les accompagnent qui lui donne un caractère idéologique. Les organisations sont en concurrence les unes avec les autres et les individus sont en concurrence les uns avec les autres au sein des organisations. Chacun doit se mobiliser, avec toutes les ressources disponibles, pour gagner. Comme la ressource la plus importante aujourd’hui est l’homme, « l’idéologie de la gestion est une idéologie des ressources humaines ». Chacun se mobilise pour le développement des organisations économiques et, par lui-même, intègre cette idéologie, se considérant comme une ressource qui doit être développée et utilisée. « Nous nous battons pour entrer dans la meilleure école et la meilleure université, pour la position de l’organisation dans laquelle nous travaillons, nous nous efforçons de créer une réputation », ce qui encourage à « cultiver son aptitude au travail », à optimiser son capital personnel et à le vendre.

Les directions d’aujourd’hui n’ont pas besoin d’autant de pouvoir disciplinaire qui exige un contrôle du corps humain pour être « utile, soumis et productif », car les organisations d'aujourd’hui ont besoin de personnes autonomes, libres d’exercer leur intelligence et leur créativité. Cette « libération » du corps et de l’esprit est purement conditionnelle, « parce que nous sommes libres, complètement libres, de travailler 24 heures sur 24 », et que nous le faisons souvent afin de pouvoir « survivre » à la « guerre économique » dans laquelle nous évoluons. Chacun se discipline alors par lui-même.

Pour Ivaylo Ditchev, Professeur d’anthropologie culturelle à l’Université de Sofia St Clément d’Ohrid, cette idéologie n’est pas nouvelle. La notion d’une forme de gouvernement technocratique continue d’attirer les Bulgares, principalement à cause de leur déception permanente vis-à-vis des politiciens. Le succès politique de Simeon Saxe-Coburg Gotha en 2001, qui avait promis de faire appel à de jeunes cadres expérimentés venus de l’étranger, est le reflet de ces états d’âme. Cependant, la gestion est incapable de remplacer le système politique, « nous sommes différents, nous avons différents intérêts et idées qui doivent être exprimés, confrontés, menant jusqu’au conflit et à une solution qui ne peut être résolue par le technocrate ». Ainsi, « le directeur doit être sous le chef, et nous sommes dans une situation où le vizir est plus important que le sultan ». « Les gens expriment leur haine contre les élites avec leur foi dans la science, dans les experts. Mais finalement, tout se termine par une déception. Voilà l’illusion idéologique de la capacité des gens à se mobiliser et à se battre pour leurs intérêts ».